Après une autre longue journée de train nous descendons à Kattowitz, en Haute Silésie, Pologne, de là en camion à Blechhammer.

 
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Notre gardien nous remet à l'Arbeitsamt de l'usine IG Farben et disparaît. Ce site industriel de l'IG Farben est immense, une atmosphère d'acidité prend à la gorge. Beaucoup plus tard en passant à Feysin, au sud de Lyon, je retrouverai en modèle réduit ce site déshumanisé de Blechhammer. Cette vaste usine se trouve au centre d'une grande forêt de pins et sapins près du village de Blechhammer qui semble vidé de ses habitants, se trouvent des dizaines de baraquements formant plusieurs camps : Wiesenlager, Dorflager, Birkenau, Waldlager, Mädchenlager.

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Tous ces camps se trouvent dans le périmètre d'Auschwitz de sinistre réputation mais qui en réalité allaient bien au-delà de ce que nous savions. A peu près toutes les nations européennes, surtout des hommes mais aussi des femmes, sont présents dans ces camps, des prisonniers de guerre français, russes, italiens, anglais, des travailleurs français, polonais, hongrois, chypriotes, il y aurait 20 000 personnes, hommes et femmes, dans l'ensemble de ces camps. Les armées soviétiques sont à 120 kilomètres en position statique depuis plusieurs mois, le long de la Vistule, selon les rumeurs nombreuses et souvent contradictoires.

 

 


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Une cuisine centrale alimente plusieurs camps, nous côtoyons le plus souvent les Italiens. Tôt le matin, il faut faire la queue dans le froid (adieu la douceur du climat des Sudètes) avec son quart, sa gamelle pour les pommes de terre et souvent du chou, on reçoit tout le matin, le pain, la margarine, un peu de confiture, du wurtz, le soir c'est souvent soupe aux choux plutôt claire. Quelle différence avec Komotau ! La vie ici est beaucoup plus dure. Une épicerie est ouverte à midi où l'on peut se procurer diverses denrées moyennant finances bien sûr. Je suis affecté au Wiesenlager où sont la plupart des Français, dan une baraque de quinze avec les couchages sur des châlits de trois couchettes, c'est une installation encore plus spartiate qu'à Komotau, de petites armoires métalliques pour nos vêtements qui accusent la fatigue, une table et quelques chaises, au centre de la pièce un poêle à charbon qui marche bien heureusement car dans ce pays minier où il fait froid le charbon ne fera jamais défaut. La coexistence des uns et des autres dans ces conditions est bien difficile, impossible de s'isoler.

Dans ces camps règne un marché noir florissant, troc, trafic en tout genre, comme je ne fume pas ma ration de tabac hebdomadaire me permet de négocier savon, chocolat, Nescafé. Les Italiens et les Français semblent les mieux organisés, les plus solidaires, des amicales se sont constituées organisant des tournois de foot, de belote, de courses à pied pour les plus vaillants. Ces amicales s'adressent aux directeurs, réclament des douches plus nombreuses, des salles de réunion, des bibliothèques.

Un groupe de huit musiciens français se produit de temps en temps, dans le style jazz modéré, je dirais francisé, car la référence à la musique américaine n'est plus dans l'air du temps, le style musette, valse, airs de Charles Trenet. Je me fais connaître et M. Nano, qui anime la troupe, en pétulant méridional, a vite fait de me trouver un saxo alto. Je déménage et habite une baraque de 12 occupants avec des châlits doubles cette fois, toujours des paillasse et les inévitables punaises, mais l'ensemble est moins spartiate et l'ambiance plus chaleureuse. Tous les musiciens sous le même toit, cela facilite les répétitions.

Je réalise que la mesure d'éloignement qui m'a frappé n'a rien de ponctuel, cela avait été évoqué au début, mais qu'il s'agit bien d'une mesure répressive, la vie ici et les conditions de travail sont plus dures, à Komotau notre mollesse au travail, nos stations trop fréquentes aux toilettes et surtout nos tentatives de freiner, voire saboter la production méritaient une sanction.

Isolés en pleine forêt nous ne sommes pas derrière les barbelés mais sans moyen de transport, atteindre des villes comme Brelau, Oppeln ou Kattowitz est presqu'impossible, la police aidée des SS est partout présente, ici c'est la vie des camps cela n'a aucun rapport avec une ville moyenne comme Komotau, avec sa population tchèque d'origine, mais là encore il faut s'adapter avec cette volonté farouche propre aux humains et aussi aux animaux probablement de préserver son coin de ciel bleu quelles que soient les circonstances.

Les conditions de travail, elles, sont dures, très dures mêmes, nous travaillons en moyenne dix heures par jour sous un hangar largement ouvert à tous les vents. -12°C ou -15°C sont des températures moyennes en Haute Silésie en hiver. Les matins surtout sont pénibles avec dans le ventre un petit petit-déjeuner, il faut assembler et river des ferrures sur de courtes poutrelles de fer qui seront utilisées pour des ponts roulants, la ferraille, les outils, tout est glacé, il y a un brasero dans un coin du hangar, c'est là que se tient le chef d'équipe, surveillant la douzaine de travailleurs et leur rendement. L'un après l'autre nous allons furtivement près du brasero nous chauffer un instant mais ce n'est qu'une courte émission, le froid reprend vite ses morsures.

Mon chef d'équipe est un grand Polonais constamment sous pression. Piéroné est le surnom que nous lui avons donné car il répète ce juron intraduisible à longueur de journée. Je ne connais rien de plus détestable que ces chefaillons zélés et braillards plus nazis que les Nazis. Il ne paraît pas réaliser que les tonnes de haine qu'il entretient par ses excès, des ouvriers polonais se promettent de s'occuper de lui dès que l'occasion favorable se présentera.

Je suis sans nouvelle de ma famille depuis plusieurs mois, j'écris chaque semaine mais j'apprendrai plus tard que mes parents sont restés quatorze mois sans nouvelle.

Au début de l'hiver, les bombardements américains s'intensifient, à peu près deux fois par semaine vers minuit les sirènes retentissent, il faut vite se lever dans le froid et rejoindre l'abri le plus proche, un petit pont, sous un épais talus nous paraît suffisant durant plusieurs nuits, mais devant la puissance des bombes soufflantes il est préférable d'aller plus loin rejoindre un bunker solidement bétonné, c'est d'abord le ronflement sourd et continu de la première vague de bombardiers puis le miaulement strident, déchirant, assourdissant des bombes et l'explosion, c'est l'enfer, le bunker tangue sur ses fondations comme une barque sur une vague, serrés comme des sardines, sans lumières, des poussières de ciment tombent du plafond, mais nous sommes indemnes.

D'autres vagues se succèdent, les super-bombardiers volent à dix mille mètres hors d'atteinte de la DCA, quant à la précision sur l'objectif c'est du pur hasard. Une nuit les bombes sont tombées sur le camp de prisonniers anglais faisant quarante cinq victimes et plusieurs blessés, une nuit une bombe est tombée près de notre baraque, les cloisons de bois, le toit, les armoires avaient été soufflés, il fallut rechercher aux alentours les vêtements et divers effets auxquels nous tenions tant dans notre dénuement. Heureusement pas de victime dans notre groupe. Une fois l'épreuve encaissée nous philosophons : "allons les gars on est toujours là !". De retour au calme nos tympans agressés ressentiront la douleur le restant de la nuit. Heureusement nous sommes jeunes et sentons bien à quelques indices que le dénouement approche.

Une anecdote plus souriante : notre petit orchestre, pour modeste qu'il soit, connaît un certain succès, certains dimanches, dans un grand hall, devant les prisonniers français, amenés là par camions et d'autres travailleurs déportés, souvent des Italiens, nous jouons les airs populaires. La musique et les paroles des chansons de Vincent Scotto ont toujours beaucoup de succès, c'est Marseille, la Provence, l'air du pays, chacun y pense. La nostalgie mais aussi la joie redonne du moral. Depuis si longtemps retenus à des milliers de kilomètres de leurs foyers, pour la plupart, le pouvoir évocateur d'une chanson, d'un air de musique familier apportent beaucoup de baume au cœur.

Un certain samedi soir le directeur polonais d'une petite usine située à trente kilomètres environ nous demande de faire une soirée dans son usine, les autorités allemandes donnent leur accord, naturellement nous ne demandons pas mieux. Un camion du camp nos conduira avec les instruments à l'endroit convenu et nous ramènera. Une estrade a été installée dans un grand réfectoire, l'accueil est sympathique et nous commençons à jouer. L'usine occupe une majorité de Polonais qui visiblement commencent à sentir des fourmis dans les jambes, mais pas question de danser, tous les bals sont interdits depuis plus de quatre ans, non seulement n Allemagne mais dans tous les pays occupés, des bals clandestins existent mais sont sévèrement réprimés, tolérer les bals serait une insulte aux soldats du troisième Reich et laisserait le champ libre à tous les excès. L'ordre moral impose l'austérité jusqu'à la victoire finale. Mais un groupe de jeunes filles délurées entoure le directeur lui réclamant de lever l'interdiction, le harcelant de telle façon qu'il finit par capituler, il prenait la responsabilité d'autoriser la dans jusqu'à minuit, quels cris de joie, les tables et chaises sont vivement rangées dans un angle de la salle et place au bal. Cette fois ce sont nous, les musiciens, qui furent bientôt à bout de souffle. Ce directeur prévoyant, sentait bien qu'un vent nouveau annonçait d'autres temps (il avait eu, au poste qu'il occupait, des complaisances coupables avec les Nazis, le moment lui semblait opportun de faire des concessions), qu'il fallait préserver l'avenir et prendre quelques distances avec le système autoritaire vacillant.

A la différence de mon chef d'équipe Piéroné, ce Polonais mieux avisé, plus réaliste, s'adaptait à la situation face au mouvement de l'histoire. Fatigués, mais très heureux de cette soirée endiablée (ce qui est interdit, c'est bien connu, est toujours motivant), il fallut promettre de revenir, ce que nous aurions fait volontiers, mais l'accélération des événements ne permit pas de tenir la promesse : à cent kilomètres, à l'est, les bruits sourds de l'artillerie de l'Armée Rouge augurait de prochains mouvements sur le front.

Un camarade français, infirmier à l'hôpital du camp m'informe de besoin urgent de personnel face au nombre croissant de malades et blessés, je fais une démarche près du directeur, j'insiste sur ma formation professionnelle de prothésiste dentaire (mécanicien dentiste, c'est la mention qui figure sur ma carte d'identité que je lui présente), il m'embauche comme aide-infirmier.

L'hôpital du camp de Blechhammer se compose d'un ensemble de baraques surélevées sans étage, il y a un modeste bloc opératoire, environ deux cents malades, les salles de soin. Au sous-sol les services, la cuisine, l'économat, la buanderie, les chaudières (confort appréciable le chauffage central est partout et comme nous sommes en novembre 1944 le froid se fait sentir). Enfin, à vingt mètres des installations se trouve un solide bunker bien bétonné, l'abri réservé à l'hôpital, le transport sur des brancards des malades impotents dans la précipitation des alertes aériennes nous causait toujours de sérieuses difficultés mais nous mettions un point d'honneur à sécuriser tout le monde. Je loge toujours avec mes camarades de l'orchestre, je mange à l'hôpital où 'ordinaire est sensiblement amélioré.

Depuis le début de l'hiver, les bombardements, deux à trois fois chaque semaine, redoublent de violence sur l'usine et les alentours avec le progrès d'une perversité absolue : les bombes à retardement. Aux bombes classiques à l'explosion immédiate s'ajoutaient ces bombes équipées d'un système d'horlogerie au déclenchement imprévisible. En présence d'un engin suspect des militaires installaient un périmètre de sécurité, alors se posait la question de neutraliser la bombe enfouie, selon le sol, à un mètre ou trois parfois, il fallait dans ces conditions creuser autour avec précaution, éviter les chocs et avec un palan ou une grue aller la faire exploser en lieu sûr. Mais qui allait faire ce travail périlleux ? Les SS et les gardiens du camp de concentration d'Auschwitz proche ont bien vite trouvé la solution : nous voyions arriver sur les lieux critiques, les déportés en costumes rayés chargés de la dangereuse besogne, il leur aurait été promis la libération s'ils neutralisaient la bombe. Plusieurs engins ont été évacués ainsi sans accident, mais il suffisait d'un geste maladroit, un léger choc et tout sautait, l'homme déchiqueté était projeté à plusieurs mètres.

Le samedi 30 décembre 1944, un bombardement américain touche le Wiesenlager, note camp, il y a plusieurs victimes, notre baraque est toute disjointe et il fait très froid. Le 31, nous ferons quand même réveillon, avec de trésors d'ingéniosité nous faisons des frites, un vrai festin assez joyeux, les armées soviétiques ont lancé une offensive et seraient à soixante kilomètres, nous sommes stimulés par l'espor d'une libération que nous sentons proche, mais comment ? dans quelles conditions ces événements vont-ils se dérouler ?