C'est arrivé très vite, le lendemain de mon coming out. Un "truc d'enculé" énoncé par un ami, puis immédiatement repris et répété en "truc de connard", comme s'il sentait bien qu'il y avait quelque chose de potentiellement homophobe dans l'expression.

Puis la question m'a été directement posée en tête-à-tête '("est-ce qu'on peut toujours dire enculé, pédé ?") ou par mail ("est ce qu'on peut faire des blagues pourries? Utiliser les mots 'baltringue', 'tarlouze' et 'pédé'?"). Preuve que ça ne va pas de soi, que certains hétéros se questionnent. Ma réponse de l'époque a été de dire "oui, bien sûr évidemment".

J'ai rapidement changé d'avis, parce que je ne supportais pas cette stigmatisation homophobe, je me sentais systématiquement et individuellement attaqué.

Au commencement il y a l'injure. Celle que tout gay peut entendre à un moment ou à un autre de sa vie, et qui est le signe de sa vulnérabilité psychologique et sociale.
"Sale pédé" ("sale gouine") ne sont pas de simples mots lancés au passage. Ce sont des agressions verbales qui marquent la conscience. Ce sont des traumatismes plus ou moins violemment ressentis sur l'instant mais qui s'inscrivent dans la mémoire et dans le corps (car la timidité, la gêne, la crainte, l'incertitude de soi, la honte... sont des attitudes corporelles produites par l'hostilité du monde extérieur). Et l'une des conséquences de l'injure est de façonner le rapport aux autres et au monde. Et donc de façonner la personnalité, la subjectivité, l'être même d'un individu.
L’injure me fait savoir que je suis quelqu’un qui n’est pas comme les autres, pas dans la norme. Si quelqu’un me traite de "sale pédé" (ou "sale nègre" ou "sale youpin"), ou même tout simplement de "pédé" ("nègre" ou "youpin"), il ne cherche pas à me communiquer une information sur moi-même. [...] L’injure produit des effets profonds dans la conscience de l’individu parce qu’elle lui dit: "Je t’assimile à", "Je te réduis à". Elle a pour fonction d’instituer, ou de perpétuer, la coupure entre les «normaux» et ceux que Goffman appelle les "stigmatisés", et de faire entrer cette coupure dans la tête des individus. [...]Bien sûr, l’injure "pédé" n’est pas lancée seulement à l’adresse de ceux qui sont soupçonnés de l’être. [Mais] quelle que soit la motivation de celui qui la lance, il est indéniable qu’elle fonctionne toujours et fondamentalement comme un rappel à l’ordre sexuel puisque, même si la personne désignée n’est pas homosexuelle, il est dit, explicitement, qu’être homosexuel est non seulement condamnable mais que tout le monde considère comme infamant de l’être.L’injure produit un sentiment de destin sur l’enfant ou l’adolescent qui se sentent en contravention avec cet ordre, et un sentiment durable et permanent d’insécurité, d’angoisse, et parfois même de terreur, de panique. De nombreuses enquêtes ont montré que le taux de suicide ou de tentatives de suicide chez les jeunes homosexuels est considérablement plus élevé que chez les jeunes hétérosexuels.
Didier Eribon, Réflexions sur la question gay

Et donc, "enculé" est-ce homophobe ? Il n'y a que les hétéros pour feindre que ça ne l'est pas. Et c'est fatigant, déprimant, parfois hautement énervant de devoir les mettre leur nez dans leur homophobie crasse.

Alors oui, "enculé" n'est pas qu'une insulte homophobe. Comme quasi toutes les insultes homophobes, c'est aussi une insulte sexiste. Une manière à la fois de véhiculer une hétéronormativité dans laquelle la sodomie n'est pas la norme, de stigmatiser une pratique sexuelle qui relève d'une condamnation historique et sociale de l'homosexualité.

Et c'est donc aussi une manière de rappeler que l'enculé c'est le passif, le (et donc la) pénétré(e) et par conséquent l'inférieur(e).

Un enculé, donc, c’est un pédé. Une tapette, une pédale, quelqu’un qui suce et qui se fait mettre (du moins pour le sens commun, c’est la représentation classique qu’on s’en fait). Or tout cela porte la marque de la passivité, de l’infériorité. Raison pour laquelle on utilise ces termes comme insulte de choc. Ils doivent en effet servir à rabaisser ou à humilier une personne avec laquelle on se trouve en conflit. A ce stade on m’assure "mais, je n’ai rien contre le pédés", "je ne suis pas homophobe", "je ne le dis pas dans ce sens". Il n’y a pas de bon sens en la matière. Si vous n’êtes pas homophobe, n’utilisez pas les mots qui servent à désigner les homosexuels comme insulte, parce que cela convoque nécessairement cet imaginaire homophobe (et sexiste). Utiliser les références de l’homophobie, c’est (re)produire de l’homophobie. Et activer cet imaginaire, c’est l’entretenir.
Quelle est la différence entre traiter quelqu’un de sale enculé et traiter quelqu’un de sale bougnoule ? Celui qu’on traite d’enculé est le plus souvent présumé ne pas l’être, alors qu’il y a des chances pour que celui qui se fasse traiter de bougnoule soit arabe, ou en tout cas qu’il s’agisse d’une personne racisée (à vue de nez pas bien blanche). Quoiqu’il en soit, dans les deux cas, un terme qui fait office d’insulte sert à stigmatiser et dénigrer une catégorie d’individus que l’on cherche à démarquer de la norme, mettre à la marge de la société. Vous ne diriez pas "sale bougnoule", "sale arabe", ce serait raciste. Ne dites pas non plus "sale enculé", c’est homophobe et ça n’est pas mieux.
Gaëlle Krikorian, Vous avez dit enculé ?

Il est temps que les hétéros ouvrent les yeux, écoutent, lisent, laissent la parole aux personnes qu'elles discriminent. Important de rappeler qu’en réalité "enculé" ne devrait pas être une insulte puisque le mot fait référence à "un acte d’amour et/ou de plaisir entre deux personnes".

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