Il semble qu'on le redécouvre à chaque élection présidentielle, qu'on s'en étonne, qu'on s'interroge et qu'aussitôt on l'oublie jusqu'à la campagne présidentielle suivante. L'extrême droite fait depuis 1988 de hauts scores aux élections présidentielles. Pour mémoire :

  • Présidentielles 1988 : 14,38 % (4 376 742 voix)
  • Présidentielles 1995 : 15,00 % (4 571 138 voix)
  • Présidentielles 2002 : 16,86 % (4 804 713 voix) + 2,34 % (667 026 voix) soit 19,20 % (5 471 739 voix)
  • Présidentielles 2007 : 10,44 % (3 834 530 voix)
  • Présidentielles 2012 : 17,90 % (6 421 426 voix)

Un aparté ici, pour glisser un post de Guy Birenbaum sur feu le DEL. Le post date du 25 avril 2007.

Mort et résurrection du lepénisme.

"Le lepénisme est le grand vaincu de cette élection, le lepénisme de droite et le lepénisme de gauche. Ce dernier, fondé sur la rumeur et l’invective, prospère, notamment sur Internet, dans les eaux de l’anti-libéralisme avec une idéologie qui tient en un mot : l’anti-sarkozysme. Un phénomène qui, à certains égards, relève de l’hystérie collective". FOG.

Je ne vais pas m'intéresser à la deuxième partie du propos du patron du Point, tant une discussion sur ce qu'il nomme le "lepénisme de gauche" me semble inutile (Le Fontenelle ferait cela bien mieux que moi). Cumuler dans un même envoi, d'un côté la rumeur, l'invective, l'hystérie collective, le net et de l'autre la légitime critique du libéralisme et ce que FOG nomme "l'anti-Sarkozysme" dit déjà beaucoup...

Au delà de ces raccourcis bidons, ce qui me questionne vraiment, ce sont plutôt ces neuf mots.

"Le lepénisme est le grand vaincu de cette élection".

Voilà, sans doute, la proposition à la fois la plus confuse, la plus embrumée mais aussi la plus erronée que j'ai lue  - et depuis longtemps - sous la plume de l'un de nos éditorialistes les plus chevronnés.

Non. Le lepénisme n'est en aucun cas "le grand vaincu de cette élection".

Le grand vaincu, le seul, se nomme Jean-Marie Le Pen.

Et cela n'a malheureusement rien à voir.

Le lepénisme, à savoir les idées qu'il a imposées dans le champ politique, ses "valeurs", ses raccourcis et même désormais certains de ses excès, sont valides et validés tant ils ont été digérés et intégrés dans sa réflexion et dans son expression par le candidat de l'UMP.

Nul besoin d'un très long raisonnement pour montrer que la structure du discours de premier tour de Nicolas Sarkozy avait très largement pour objet d'attirer à lui les cohortes d'électeurs de Jean-Marie Le Pen.  Ce sont bien eux qui lui ont permis - et c'était très important symboliquement - de se situer 10 points plus haut (!) que Jacques Chirac, au premier tour, les deux fois où il a été élu Président. Quasiment aussi haut que VGE en 1974.

Mais, comme je l'ai déjà écrit hier, on ne ramène pas des électeurs à la raison en flattant leurs instincts les plus vils ; en ostracisant, en discriminant, en brutalisant, en effrayant. On les ramène juste dans son propre camp - à soi - ; et par pur oppurtunisme électoral. Pour gagner !

En tentant le 22 avril 2007 la synthèse entre l'électorat traditionnel de la droite et ces électeurs (que je ne méprise nullement pour autant), Nicolas Sarkozy a commis sciemment une faute. Quiconque a fait l'effort de lire et relire plusieurs de ses propos, d'écouter et de regarder nombre de ses prestations, sait que Nicolas Sarkozy avait décidé d'envoyer les signaux nécessaires à ces électeurs qu'il voulait conquérir sans d'ailleurs s'en cacher ! Les anciens électeurs du FN ont donc reçu le message 5 sur 5 et, lassés d'un candidat inéligible, ils sont passés dans le camp de celui qui leur ouvrait les bras et, surtout, leur disait exactement ce qu'ils avaient envie d'entendre.

"N'ayez pas peur"... nous dit-on...

Ce transfert s'est accompli sans compromission. L'honneur serait sauf... La "digue des hommes" aurait tenu ; elle serait restée debout. Aucun ministre du FN ne serait jamais du voyage.

Juste leurs valises...

C'est là où la faiblesse - coupable - du discours sarkozyste se conjugue idéalement à la fausse naïveté de la réflexion de FOG.

Les hommes passent ou pas, mais les idées, elles, et surtout les pires, restent et prospèrent.
Comme fichées au coeur des pays, des coeurs et des mentalités pour des décennies, indépendamment de ceux qui les portent. Il est totalement vain de prétendre que les idées peuvent changent de couleur, de texture ou de nature uniquement en fonction de celui qui prétend les incarner ou les reprendre à son compte !

Un ministère de l'identité nationale et de l'immigration est aussi blessant dans la bouche d'un Sarkozy que dans le mufle d'un Le Pen !

Le "mouton égorgé dans une baignoire" n'est pas moins vulgaire lorsqu'il est prononcé depuis Neuilly que depuis Saint-Cloud !

Les errements sur la génétique, la pédophilie, ou encore le suicide de jeunes, de Nicolas Sarkozy m'ont autant choqué et surtout sont aussi dénués de teneur scientifique que les certitudes raciales ou médicales maintes fois énoncées par un Le Pen depuis vingt ans.

Jusqu'à cet incroyable discours de Nicolas Sarkozy à Nice ; discours qui reproduit - à quelques nuances près, évidemment - la réécriture historique de la colonisation et de la deuxième guerre mondiale, en des termes que je n'avais entendus jusque-là que dans la bouche des élus du Front national... Un hasard, sans doute lié à la particularité politique du maire de Nice, unique exemple de migration - je veux dire nationalement visible et connu - du Front national à l'UMP. Ce que l'on nomme un transfuge.

Il y a donc eu, pendant la deuxième partie de ce premier tour et pour des raisons purement électoralistes, une complète validation des thèmes et des idées imposées dans le débat par Jean-Marie Le Pen.

Sur l'autorité, sur la délinquance, sur la sécurité, sur l'immigration, sur le travail, sur... Nicolas Sarkozy a dépouillé Jean-Marie Le Pen. Un hold-up.

Nous sommes exactement au coeur même de ce que Robert Badinter nomma, il y a bien longtemps déjà au Sénat (c'était en février 1997, face à Jean-Louis Debré alors encore ministre de l'Intérieur...) la "lepénisation des esprits".

Il faut donc être bien ignorant de la chose politique - ce que n'est évidemment pas FOG - ou plus simplement objectivement partisan - pourquoi, alors, ne pas juste le dire et l'assumer ? - pour en conclure, péremptoire, à la défaite du lepénisme.

C'est tout le contraire qui nous arrive.

Jean-Marie Le Pen est mort.

Vive le lepénisme !


Fin de la parenthèse.

C'est une exception que le résultat du Front National et plus largement de l'extrême droite à cette élection présidentielle, mais une exception récurrente. Ces percées de l'extrême droite, commentées uniques et incompréhensibles, tombent dans l'oubli sitôt le second tour de l'élection présidentielle. Au revoir et à dans 5 ans pour la même analyse sidérée.

Et si enfin, on s'attachait vraiment, sérieusement et régulièrement à déconstruire ce discours ?

Des pistes : ici et .