Bref retour sur l'histoire et complément d'information sur la fin du Glass-Steagall Act. C'est le Monde diplomatique de juin 2010.

Le 13 mai 1996, donc, quelques-uns des principaux banquiers des Etats-Unis furent reçus pendant quatre-vingt-dix minutes à la Maison Blanche par les principaux membres de l’administration. Aux côtés du président Clinton, le ministre des finances, M. Robert Rubin, son adjoint chargé des affaires monétaires, M. John Hawke, et le responsable de la réglementation des banques, M. Eugene Ludwig. Par un hasard assurément providentiel, le trésorier du Parti démocrate, M. Marvin Rosen, participait également à la réunion. D’après le porte-parole de M. Ludwig, « les banquiers discutèrent de la législation à venir, y compris des idées qui permettraient de briser la barrière séparant les banques des autres institutions financières ».

Instruit par le krach boursier de 1929, le New Deal avait proscrit aux banques de dépôt de risquer inconsidérément l’argent de leurs clients, ce qui obligeait ensuite l’Etat à renflouer ces institutions par crainte que leur éventuelle faillite ne provoquât la ruine de leurs nombreux déposants. Signée par le président Franklin Roosevelt en 1933, la réglementation, toujours en place en 1996 (loi Glass-Steagall), déplaisait fort aux banquiers, soucieux de profiter eux aussi des miracles de la « nouvelle économie ». Le « café de travail » visait à rappeler ce désagrément au chef de l’exécutif américain au moment où il se souciait d’obtenir que les banques financent sa réélection.

Quelques semaines après la rencontre, des dépêches annoncèrent que le ministère des finances enverrait au Congrès une panoplie législative « remettant en cause les règles bancaires établies six décennies plus tôt, ce qui permettrait aux banques de se lancer très largement dans l’assurance et dans la banque d’affaires et de marché ». La suite, chacun la connaît. L’abolition de la loi Glass-Steagall fut signée en 1999 par un président Clinton réélu trois ans plus tôt, en partie grâce à son trésor de guerre électoral. Elle attisa l’orgie spéculative des années 2000 (sophistication toujours plus poussée des produits financiers, du type des crédits hypothécaires subprime, etc.) et précipita le krach économique de septembre 2008.

En vérité, le « café de travail » de 1996 (il y en eut cent trois du même genre à la même période et au même endroit) ne fit que confirmer les pesanteurs qui jouaient déjà dans le sens des intérêts de la finance. Car c’est un Congrès à majorité républicaine qui enterra la loi Glass-Steagall, conformément à son idéologie libérale et aux souhaits de ses « mécènes » — les parlementaires républicains étant eux aussi arrosés de dollars par les banques. Quant à l’administration Clinton, avec ou sans « café de travail », elle n’aurait pas résisté longtemps aux préférences de Wall Street alors que son ministre des finances, M. Rubin, avait dirigé Goldman Sachs. Tout comme d’ailleurs M. Henry Paulson, aux manettes du Trésor américain lors du krach de septembre 2008. Après avoir laissé trépasser Bear Stearns et Merryl Lynch — deux concurrents de Goldman Sachs —, celui-ci renfloua American International Group (AIG), un assureur dont la faillite aurait atteint son plus gros créancier... Goldman Sachs.

Pourquoi une population qui n’est pas composée en majorité de riches accepte-t-elle que ses élus satisfassent en priorité les demandes des industriels, des avocats d’affaires, des banquiers, au point que la politique en vienne à consolider les rapports de forces économiques au lieu de leur opposer la légitimité démocratique ? Pourquoi, lorsqu’ils sont eux-mêmes élus, ces riches se sentent-ils autorisés à étaler leur fortune ? Et à clamer que l’intérêt général impose de satisfaire les intérêts particuliers des classes privilégiées, seules dotées du pouvoir de faire (investissements) ou d’empêcher (délocalisations), et qu’il faut donc constamment séduire (« rassurer les marchés ») ou retenir (logique du « bouclier fiscal ») ?