C'est fin juin 1940, dans une ure de Biarritz que nous croisons les premiers soldats allemands, en motos et voitures décapotables bien caractéristiques, vêtus de grands imperméables vert olive, l'appellation "vert-de-gris" fera partie du langage courant. Ils sont jeunes pour la plupart, certains émerveillés par la plage nagent hardiment vers le large - la baignade est très dangereuse à certaines périodes - plusieurs se noieront au cours des premiers jours.

L'usine d'Anglet n'a pas la possibilité d'occuper tous les réfugiés de Vélizy-Villacoublay, mon père a du travail mais pas moi, célibataire, il est normal d'embaucher d'abord les pères de famille. Il faut tout réorganiser pour une production d'avions civils, de nombreux problèmes se posent quant à la présence occasionnelle ou permanente de tant de familles dans cette région balnéaire, habituée aux clients fortunés, les loyers sont chers et les capacités d'emplois sont limitées.

Le vieux Maréchal Pétain - de réputation douteuse - devient Chef de l'Etat à la grande satisfaction de la droite traditionnelle, nous apprendront plus tard l'Appel à la Résistance du Général de Gaulle.

Juillet et août se passent dans l'attentisme, comme le font plusieurs familles, mes parents décident de rentrer à Chaville, par le train, début septembre. Nous retrouvons intact notre appartement, la dame âgée du rez-de-chaussée qui est restée sagement chez elle nous dit que tout est resté calme rue Carnot et dans notre quartier.

Mon père n'a pas l'intention de travailler pour les Allemands. Avec le fidèle Albert, ils décident d'acheter une camionnette à gazogène pour faire du transport. Quel travail tôt le matin avec le charbon de bois pour mettre le moteur en état de marche avant que l'énergie dégagée par le charbon ait la puissance satisfaisante !
Il faut prospecter auprès des clients, c'est le transport des stères de bois qui nous occupe le plus régulièrement. Mais, ce travail, trop aléatoire ne permet pas de nourrir deux familles, au bout de quelques mois il faut bien reprendre le chemin de l'usine pour mon père et pour moi.
Reprendre la prothèse dentaire aurait sans doute, pour ce qui me concerne, été une meilleure solution. Mais cela ne s'est pas fait, je devais ressentir une certaine allergie de mes rapports antérieurs avec les dentistes.

La vie quotidienne devient très difficile, l'armée allemande fait main basse sur les produits alimentaires de première nécessité, rationnement par les tickets d'alimentation, certaines denrées se trouvent au marché noir mais quatre fois plus chères. Le savon vendu couramment ressemble à un morceau de plâtre.
Ma mère tient d'une voisine un tuyau pour faire du savon de Marseille : faire fondre dans une bassine des déchets de graisse de boucherie avec de la résine, quand tout est bien chaud remuer énergiquement et précipiter un demi-litre d'acide chlorhydrique (dangereux) puis verser le tout dans l'évier en ayant pris soin d'obturer la grille de vidange, une fois la masse refroidie découper en carrés. Le savon obtenu est d'assez bonne qualité.
Des recettes plus ou moins fantaisistes circulent : pour un ersatz de café avec des glands, pour du tabac. La saccharine remplace très mal le sucre, la sauce vinaigrette sans huile est particulièrement insipide.

Le Club Ajiste a repris ses activités, avec la chorale, les sorties camping, les réunions sont écourtés à cause du couvre-feu à 22 heures, il vaut mieux éviter les patrouilles allemandes et avoir sa carte d'identité, il faut immatriculer chaque bicyclette et occulter le phare. Se procurer un pneu devient difficile.

Depuis le terrain d'aviation de Vélizy-Villacoublay, les Allemands ont installés, en aérien, des câbles téléphoniques qui, en passant en forêt le long de la route, vont jusqu'à Viroflay, à quatre kilomètres plus bas. Début novembre 1940, plusieurs câbles sont sectionnés de nuit, les mairies de Viroflay et Chaville convoquent les hommes valides pour monter la garde durant plusieurs nuits. C'est probablement un des premiers actes de résistance dans la banlieue ouest de Paris, on évoque une action du Parti Communiste. Un des camarades des AJ, qui travaille à l'aménagement du terrain d'aviation de Toussus-le-Noble, près de Versailles, revient de Paris chaque samedi en fin d'après-midi avec un gros camion chargé de pain pour les Allemands, il est seul à l'arrière, dans le bois de Buc, il lance dans le fossé deux ou trois boules de pain qu'il récupère au retour en rentrant à bicyclette à Chaville. Il nous indique l'endroit et l'heure approximative du passage.

Avec un autre camarade nous nous postons discrètement à l'endroit convenu et durant trois samedis tout fonctionne sans problème, quelle aubaine ! Ma mère est bien inquiète de ce jeu dangereux et me demande d'arrêter (un pressentiment de mère vigilante). Le samedi suivant tout se déroule comme à l'accoutumée, la pain dans la musette nous enfourchons rapidement nos vélos. Après quelques coups de pédale une voiture et trois gendarmes français nous stoppent net : c'est le relevé d'identité, la confiscation du pain, les Allemands avaient prévenu la gendarmerie, nous serons convoqués au tribunal de Versailles, nous rentrons à Chaville assez inquiets.

Deux semaines plus tard, nous sommes convoqués au Tribunal de Simple Police, c'est l'encombrement dans la salle d'attente, ma mère a tenu à m'accompagner, de nombreuses affaires semblables sont débattues de manière expéditive. Un juge et deux assesseurs mènent rondement le débat : reconnaissance d'identité et du larcin. La sentence est sans appel : dix jours de prison à Versailles où nous devons nous rendre dans quelques jours dès réception de la convocation (il n'en sera pas fait mention sur mon casier judiciaire). Au jour indiqué, je me rends à la prison, surpeuplée.
Après le dépôt au bureau de ma montre et de menue monnaie, je suis au milieu de beaucoup d'autres dans la cour : irruption du nouvel arrivant, un loustic m'interpelle et m'entraîne à l'écart. "Tu fumes toi ?" (dans nos rencontres aux AJ, nous avions pris l'habitude de fumer la pipe, ça faisait viril le soir à la veillée). J'ignorais que j'avais sur mois des bribes de tabac, ces précieuses miettes furent soigneusement extirpées du fond de mes poches. Reconnaissant, il m'assura de son fidèle soutien : "au moindre problème tu me fais signe". Heureusement je n'eus jamais besoin de ses services.
Au bout de cinq jours, ma mère est visible un quart d'heure au parloir : émotion, je lui dis que tout va bien. En fait les couvertures sont sales, la nourriture insipide, des petites bêtes perturbent mes nuits. Enfin après la dernière nuit au mitard (l'isolement total), j'ai ma joie de retrouver le cocon familial.

Durant toute l'année 1941, et même au delà, les nazis entretiennent avec insistance une campagne de propagande sur le thème de la "relève" : "Un travailleur français volontaire en Allemagne, c'est un prisonnier de guerre qui rentre au foyer".

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Cette propagande relayée par les services de Philippe Pétain, avec la promesse de bons salaires, de bons repas, incite certaines personnes à tenter l'aventure.
Des tracts, qualifiés de propagande "judéo-bolchévique" ou "communiste" circulent discrètement dénonçant ce racolage de main d'œuvre au service de l'occupant : si quelques prisonniers français en Allemagne sont libérés, parce que le plus souvent en mauvaise santé, ce n'est qu'une faible minorité, sans commune mesure avec les départs et les milliers de prisonniers dans les stalags.

J'ai repris le chemin de l'usine au terrain d'aviation de Vélizy-Villacoublay, les avions cargo sont allemands maintenant, la surveillance est très stricte à cause des possibilités de sabotage.

L'hiver 1941-1942 est particulièrement glacial, ce qui ajoute à nos difficultés quotidiennes : vient la pénurie de charbon, les restrictions alimentaires sont de plus en plus dures, avec mon père nous partons à vélo le samedi après-midi ou le dimanche matin au-delà de Versailles pour retourner les champs de pommes de terre (après le ramassage fait par les cultivateurs), nous ne sommes pas seuls à marauder ainsi, avec persévérence, nous parvenons à recueillir trois à cinq kilos de précieux tubercules qui font tant défaut, même avec des bons, car des trains bondés partent vers l'Allemagne chargés de légumes, céréales, fruits et autres denrées de première nécessité. On trouve en vente libre des topinambours et des rutabagas sans réelle valeur nutritive, qu'en temps de paix, on donnerait aux cochons.

A l'automne, dans les bois de Chaville, on fait provision de châtaignes que l'on conserve aussi longtemps qu'il est possible dans une caisse de bois pleine de sciure, nous ramenons aussi du bois mort comme combustible. Les étangs pris par les glaces permettent le patinage.

Un bureau des usines Bréguet fonctionne toujours à Paris avec quelques employés dont un vieil ami de mon père. Les avions Bréguet possèdent à Montraudan banlieue de Toulouse, en zone libre, une unité de production d'avions civils, du personnel de la région parisienne, anciens employés de l'usine y sont envoyés parfois en déplacement. Avec un ajusteur je pose ma candidature qui est acceptée, il faudra attendre plusieurs mois avant que les Allemands délivrent l'indispensable Ausweis permettant le passage de la ligne de démarcation à la hauteur de Vierzon. Enfin, en juin 1942 le fameux document est obtenu, nous partons tous les deux en juillet (je ne sais pas encore qu'il me faudra attendre trois ans et la fin de la guerre pour revoir ma famille).

Je suis assez heureux de ce sentiment de liberté, même si ma famille et tous mes copains me manquent. Cette indépendance, cette soif de nouveaux horizons ne sont pas pour me déplaire, s'y ajoute l'avantage de ne plus voir de soldats allemands car nous venons de voir les derniers à Vierzon inspectant les valises et passant les wagons presque au peigne fin. Il faut trouver une chambre meublée avec un coin cuisine (j'en changerai au moins trois fois, dans un des logements des escadrilles de moustiques m'empêchaient de fermer l'oeil des nuits entières).